Dans cette bibliothèque, il y a un livre. Il parle de la France du 20ème siècle. Je recopie simplement le texte.
Pour les dessins, il faudra vous y reporter... C’est un album qui a été vu et approuvé (Loi de 1949 sur les publications pour la jeunesse...) Je le trouve absolument formidable... C’est :
"Il n’y a pas si longtemps..."
"Voici mes grands-mères et mes grands pères, voici ma mère et mon père, voici ma femme, mes filles et mon fils, et voici ce que je veux vous dire :
Ma mère et mon père sont nés le même jour. Un jour où les gens votaient. Enfin, pas tous les gens... Mes grands-mères, par exemples, n’ont pas voté. Pas parce qu’elles accouchaient, non, mais parce qu’elles étaient des femmes. Quand mon père et ma mère sont venus au monde, les femmes n’avaient pas le droit de voter.
Ce n’était pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en France, il n’y a pas si longtemps...
Le dimanche, comme la plupart des femmes du village, mes grands-mères mettaient leur foulard pour aller à la messe. Jamais, au grand jamais, elles ne l’enlevaient pour prier. Quand mes parents étaient enfants, les femmes devaient avoir la tête couverte dans l’église de monsieur le curé.
Ce n’était pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en France, il n’y a pas si longtemps...
Ma mère et mon père habitaient le même village, mais ils ne fréquentaient pas la même école. mon père était inscrit à l’école des garçons, ma mère à l’école des filles. Quand mes parents étaient enfants, on séparait souvent les garçons et les filles.
Ce n’était pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en France, il n’y a pas si longtemps...
Quand mon père n’avait pas appris sa leçon, le maître, d’un coup de règle, frappait le bout de ses doigts, ou lui tirait les oreilles très fort comme s’il voulait me les décoller. Mon père ravalait ses larmes. Personne ne protestait. Quand mon père était petit garçon, le maître pouvait lui faire mal ainsi.
Ce n’était pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en France, il n’y a pas si longtemps...
Quand ma mère avit zéro à sa dictée, la maîtresse barrait la feuille de rouge et lui épinglait le cahier dans le dos. ma mère devait tourner comme ça dans la cour de récré. Elle pleurait de honte. Personne ne protestait. Quand ma mère était petite fille, la maîtresse pouvait l’humilier ainsi.
Ce n’était pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en France, il n’y a pas si longtemps...
Ma mère a grandi. Comme toutes les jeunes filles, elle ne portait pas de pantalon et ses jupes devaient descendre sous le genou. Et jamais, au grand jamais, elle n’aurait eu l’idée d’entrer dans un café, sans être d’un homme accompagnée.
Ce n’était pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en France, il n’y a pas si longtemps...
Un jour enfin, dans leur village, mon père et ma mère se sont mariés. Et je suis né ! On m’a donné le nom de mon père : l’homme était le chef de famille. C’était lui qui décidait de tout, pour sa femme, pour ses enfants. Quand j’étais bébé, et encore après, si ma mère voulait travailler, ou ouvrir un compte en banque, il fallait que son mari soit d’accord.
Ce n’était pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en France, il n’y a pas si longtemps...
Un petit matin, honteuse, sans rien dire, ma mère est partie à l’hôpital dans un pays étranger. Elle était enceinte. Mon père et elle ne voulaient pas de ce bébé. Mais les femmes n’avaient pas le droit d’avorter. Celles qui le faisaient en cachette, chez elles, sans vrai médecin, parfois mouraient. Et ma mère se souvenait que lorsqu’elle avait dix ans, une femme avait été décapitée pour en avoir aidé d’autres à avorter.
Ce n’était pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en France, il n’y a pas si longtemps...
Quand j’étais enfant, quand j’étais adolescent, quand je suis devenu adulte, encore, il y avait la peine de mort. On pouvait décider de décapiter les gens. Et si après on s’apercevait qu’on s’était trompé, c’était trop tard : leur tête était tombée dans le panier.
Ce n’était pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en France, il n’y a pas si longtemps...
Bien sûr, depuis longtemps, dans cette France-là, il existe aussi des LIBERTES. On peut chanter, danser, lire, apprendre, se réunir, protester, LUTTER... Lutter pour changer tout ce qui peu à peu, finit par changer.
Bien sûr aujourd’hui, grâce à ces changements, mon fils et mes filles sont plus libres que ne l’étaient mes grands-parents et mes parents, plus libres, même, que je ne l’étais... Et ils peuvent continuer à LUTTER pour changer ce qui reste à changer.
Mais qu’ils n’oublient pas en regardant leur pays, ou d’autres pays plus loin, qu’en France, il n’y a pas si longtemps..."
Thierry Lenain et Olivier Balez - Ed Sarbacane.
Je suis fier de travailler dans une école où on peut lire ce livre. Un album de jeunesse qui ne prend pas les gamins pour des déficients intellectuels, un album qui invite à la réflexion philosophique à toutes les pages ! Voila qui change de "Bayard Presse" et des littératures vaticanes "bien-pensantes"... Je suis fier de montrer à mes élèves que vilipender un groupe ethnique ou religieux au seul motif que ses us diffèrent des nôtres, n’a aucun sens dès lors qu’on n’a pas assimilé combien les luttes pour obtenir nos petites libertés furent importantes et que le combat continue pour se débarasser encore et toujours de la coutume... "Ecrasons l’infâme !" disait Voltaire, C’était en France, il n’y a pas si longtemps...
François Ducroquet